• Travailler sur fiches

    Travailler sur fiches

     Cet article s’inscrit dans une réflexion parallèle à celui sur la manipulation.

     Le travail sur fiches s’implante à l’école maternelle comme il s’est répandu à l’école élémentaire. L’utilisation des fiches à l’école maternelle s’est généralisée ces dernières années. Les fiches sont conçues sur le modèle du manuel d’élémentaire : travail individualisé, évalué, archivé, remis aux parents, avec un habillage qui se veut ludique (iconographie).

    Ces fiches ont globalement plusieurs origines :

    - conçues par les enseignants

    - empruntées à des sites sur internet (le plus souvent)

    - tirées d’ouvrages (protégés !)

     Lorsqu’on propose aux élèves des photocopies, ils font pour faire. Les fiches photocopiées sont statiques, stéréotypées. Elles servent à entraîner et non pas à apprendre. Or, l’enseignant fait le contraire et place alors ses élèves en situation de consommateur.

     A ce moment-là, l’enseignant est donc plus dans l’injonction pédagogique que dans une démarche de découverte, d’analyse.

     Les enseignants invoquent ce travail sur fiches comme une forme d’obligation extrinsèque :

    - attente de l’institution, qui ne reconnaîtrait pas forcément le travail de manipulation, le travail autour du jeu, de la pédagogie de projet, etc. Face à l’institution, il faut argumenter, s’appuyer sur les textes (cf BO suivant) et les travaux des chercheurs pour asseoir sa pratique pédagogique.

    - attente des parents qui veulent voir ce que font leurs enfants : il est aisé d’y répondre. Il suffit d’être au clair sur le travail de l’élève à l’école maternelle, à travailler sur les traces. Un cahier d’autonomie témoigne ainsi bien mieux du travail de manipulation que quelques fiches…

    - attente de l’élémentaire : « il faut préparer au CP » entend on souvent. Et après, les enseignants se plaignent de l’élémentarisation de l’école maternelle…C’est comme les enseignants de CM2 qui veulent faire du pré-collège pour préparer la 6ème ! Qui doit préparer à quoi ? Chacun sa place. Ce n’est pas en faisant des fiches qu’on préparera ses élèves au CP…

     

    Rappel BO n°39 du 27 oct 2005: 

     Celui-là, personne ne le connaît :

          « À l’école maternelle, il n’est guère d’apprentissages qui exigent le recours à des supports photocopiés, sauf sans doute les poèmes, comptines et chansons. À ce niveau de la scolarité, les acquisitions se font par des jeux, par des manipulations, dans des activités animées par l’enseignant, dans des échanges langagiers à propos des activités et des lectures, dans des situations de production graphique, ou d’écriture pour les plus grands. À l’école maternelle, parce que la notion d’exercice écrit n’a guère de sens, les “fiches d’exercices” n’ont guère d’intérêt. » 

     

    Constats

     Les fiches appelleraient une analyse approfondie. Beaucoup de blogs mutualisent des outils sans validation aucune de leur pertinence et de leur qualité. Divers constats s’imposent, interrogeant de fait le travail sur fiches et permettant une analyse réelle de leurs usages :

    - Contenu complexe : il faut comprendre l’orientation de la feuille, sa disposition, trouver et comprendre l’espace de travail parmi une multitude d’informations (prénom, date, compétence détaillée, etc.).

    - Multiplication des tâches : écrire/coller son prénom, écrire/coller/tamponner la date, découper, coller, faire évaluer,etc.

    - Limitation des procédures : la fiche limite la manipulation et les procédures en jeu. Cela explique qu’un travail réussi avec du matériel ne le soit pas sur fiche. Par exemple, comparer deux collections d’objets déplaçables à l’aide d’une correspondance terme à terme, ce peut être superposer ou juxtaposer les objets.Comparer les mêmes collections représentées sur une fiche, c’est bien établir les correspondances mais c’est, en plus, mettre en œuvre une procédure d’ordre graphique pour en rendre compte : il faut organiser judicieusement les tracés. C’est complexe.

    - Focalisation importante sur les aspects satellites de la tâche : ce qui mobilise le plus les élèves sont les activités de découpage, collage, coloriage, entourage, reliage…Il n’est pas rare que l’essentiel du temps de l’atelier corresponde à ces temps davantage qu’à la compétence visée. De fait l’objectif n’est pas repéré par l’élève qui se perd dans ces tâches matérielles. Il faut amener les élèves à faire la distinction entre l’action et le résultat de l’action. Or, si l’on cite J.Piaget : « Pour l’enfant, il n’y a pas de différence entre l’action et le résultat de l’action ». Le risque de la fiche, souvent vite validée/évaluée inscrit donc l’élève dans cette confusion.

    - Contraire à la cohérence didactique et à la progressivité des apprentissages. L’élève est seul face à sa fiche, alors que la discussion entre les élèves en travail collectif, dans une logique de confrontation et d’explications, pourrait permettre à chacun de progresser et de réussir.

    - Survalorisation du produit fini : l’élève, voire l’enseignant, s’attache au produit fini davantage qu’au déroulement et au chemin parcouru pour arriver à ce résultat. On renforce une logique du « faire »  sans leur permettre d’identifier ce qu’il y a à apprendre dans le faire. Quelle clarté cognitive ?

    - Fausse représentation : contrairement à une affirmation courante, le « passage au papier » ne constitue absolument pas une étape ni un passage obligé vers l’abstraction : la confusion entre représentation (éventuellement conventionnelle) et abstraction reste extrêmement fréquente.

    « L’abstraction est une opération mentale qui considère à part un ou plusieurs éléments d’une perception en négligeant les autres. La généralisation est une opération mentale par laquelle on étend à une classe entière ce qui a été observé sur un nombre limité de cas singuliers appartenant à cette classe ». (B M Barth).

    - une légitimation en tant qu’évaluation : souvent la fiche est justifiée pour l’évaluation. L’enseignant observe la fiche finie et valide ou non. Était-il présent pour voir la procédure ? Y a-t-il eu copie ? Car en effet, en insistant sur le résultat fini, l’enseignant fait croire à l’élève que ce qui compte c’est le produit, ce qui l’incite à « copier », tâche d’autant plus facile que la fiche laisse une trace visible et claire. Parfois même l’évaluation peut être négative au nom de tâches annexes « le soin, la propreté, la qualité du geste »….faussant toute clarté de la tâche ! 

    - Accentue le déséquilibre déjà souvent trop présent en maternelle entre les activités individuelles et collectives. Une conception individuelle de l’apprentissage a en effet tendance à dominer, avec des tâches dans lesquelles les élèves se retrouvent seuls, sans confrontation aux pairs. Le risque de l’individualisation est de limiter la socialisation scolaire, de marginaliser des élèves qui ne maîtrisent pas les codes scolaires Privé de confrontation avec ses camarades, chaque élève est soumis à la parole de l’enseignant, dans un rapport d’obéissance qui n’engage pas à l’exercice de la pensée. De plus, elle repose sur un contresens car il n’y a d’apprentissage que dans les interactions entre un individu et son milieu.

     Que faire alors ?

     Ce qu’il faut individualiser, différencier ce ne sont pas les contenus de savoir proposés mais bien les chemins par lesquels chacun parviendra à se les approprier.

    Il faudra en tout état de cause travailler sur l’espace graphique de la PS à la GS (cf travail de graphisme / écriture).

    Quelles fiches faire ?

    Doit on interdire alors tout travail sur fiche ? Globalement, oui, à cause des constats précédemment énumérés ! A partir de la MS puis en GS, un travail sur le format traditionnel, A4 ou A3 pourra prendre sens. Mais il ne s’agira guère de fiches d’entrainement stériles et stéréotypées. On pourrait envisager trois sortes de fiches :

     1- Des fiches pour chercher :

    des feuilles A4, A3 conçues comme trace/construction d’une recherche. L’élève investit l’espace de la feuille selon les consignes données : orientation de la fiche, inscription des informations nécessaires (prénom ?titre ?etc).

    La recherche peut relever des sciences, des mathématiques, d’un travail de phonologie,etc.

     2- Des fiches pour rendre compte
    * de ce que l'on fait
    * de ce que l'on apprend

    C’est dans ce cadre que rentrent les feuilles de route utilisées par les élèves.

    Il peut s’agir d’un travail de démonstration : l’élève créé des collections qu’il reproduit sur la feuille pour prouver ses capacités mathématiques.

     3- Des fiches pour répondre aux besoins d'un projet :

    La fiche est liée au besoin d’un projet : création d’un album, d’un livre à compter, d’un projet jardin, etc. 

     Sources / Textes de référence:

     Apprendre à l’école, apprendre l’école. Des risques de construction d’inégalités dès l’école maternelle -  Équipe Escol, sous la direction d’É. Bautier, Éditions Chronique sociale, 2006

     BART B.-M. : L’apprentissage de l’abstraction ; Retz, 1994

    BERDONNEAU C. : conférences diverses,

    CERQUETTI-ABERKANE F. : Enseigner les mathématiques à l’école ; Hachette, 1992

    GARDNER H. : Les intelligences multiples ; Retz, 1996 

    GOIGOUX : les malentendus sur l’enseignement du langage

    GOIGOUX R., CEBE S. : L’influence des pratiques d’enseignement sur les apprentissages des élèves en difficulté – cahier A Binet :  http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/53/26/13/PDF/Binet_99.pdf

     http://www.cahiers-pedagogiques.com/spip.php?article2737

    http://www.ozp.fr/IMG/pdf/Ecole_maternelle-2.pdf

    http://www.snuipp.fr/IMG/pdf/maternelle-2.pdf

    http://www.ia22.ac-rennes.fr/jahia/webdav/site/ia22/shared/maternelle/Sources%20et%20ressources/J'ai%20entendu%20pour%20vous/Conference_M-T_Zerbato_Poudou.pdf

     http://netia59a.ac-lille.fr/douaiwaziers/pedagogie/maitrise_de_la_langue/compte_rendu_conference_poudou.pdf

     

     

     


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